Au milieu des années 70, décennie iconoclaste par excellence,
le public découvrait sur les écrans, dans un mélange de consternation,
d’effroi ( ?) et de fascination deux ovnis issus du plat pays qui est le
nôtre : Extase de fosse (1974) de Tanguy Zano et Jeanne Dielman 23 Quai du Commerce 1080 Bruxelles (1975) de Martha Cleankan qui, pour une raison inconnue, choisit le pseudonyme de Chantal Akerman – en Europe du moins.
Deux expériences troublantes que chaque réalisateur chercha à
réitérer, chacun à sa manière, de l’autre côté de l’Atlantique.
Malheureusement, Extase de fosse, par son propos scabreux et
son traitement esthétique poético-trash, ne parvint pas à s’attirer les
faveurs des producteurs qui restèrent totalement hermétiques à cette
funeste passion charnelle liant un jeune homme à sa truie.
Seul David O. Zynick fut interpellé par cette œuvre atypique et proposa à Zano de repenser son film sous la forme d’une comédie musicale intitulée My Best Friend is a Pig,
où la relation entre l’homme et sa truie serait déclinée non plus sur
le mode de l’amour mais sur celui d’une amitié très forte, laquelle
trouverait sa plus parfaite expression lors de nombreux passages chantés
et dansés. Face à tant d’incompréhension, Zano refusa et se jura de ne
plus toucher un script ou une caméra. Aux dernières nouvelles, il
vivrait dans une ferme isolée du Brabant wallon, en parfaite harmonie
avec ses animaux.
Jeanne Dielman et sa réalisatrice eurent la chance, elles,
de connaître une tout autre destinée. Cinq ans après sa version belge,
Martha Cleankan part pour les États-Unis où elle souhaite réaliser
elle-même le remake de son propre film ; démarche qui inspirera quelque
25 ans plus tard Michael Haneke, avec son dérangeant mais non moins
culte Funny Games. La jeune réalisatrice, quand elle prit cette
décision, était probablement loin de se douter qu’elle se lançait à
corps perdu dans une véritable gageure ! D’abord confrontée, elle aussi,
aux réticences des producteurs, elle parvint pourtant, par la technique
des « trois B » (Bagout, Bonne volonté, Belgitude), à les persuader de
l’intérêt de cette expérience. L’œuvre qui en résulte est des plus
intéressantes dans la mesure où elle permit de repenser les théories de
la réception ainsi que les clichés liés aux différences de cultures.
En effet, peu sûre que le public américain soit réceptif au caractère
expérimental de son film original – notamment au niveau de la
temporalité et de son usage excessif du plan-séquence –, Cleankan dut
s’adapter en conséquence et adopter d’autres partis pris esthétiques et
formels. Elle décida de suivre plus ou moins la même trame que l’œuvre
originelle, la situant dans un nouveau cadre spatio-temporel et optant
pour une mise en scène moins épurée, davantage centrée sur les effets et
l’aspect narratif et émotionnel. Jeanne Dielman "s'américanise" donc et devient Jane Dyleman 23 Mulholland Drive, L.A.
Jane Dyleman, une jeune veuve, vit avec son fils Sylvester ("Syl") dans un petit appartement de Dark Blue Town, l’un des petits quartiers de la banlieue nord de Los Angeles. Sa vie de femme au foyer se réduit uniquement à MCM (Ménage, Cuisine, Marché). Elle subvient à leurs besoins à tous deux grâce à son don inné dans l’art de travailler la morelle tubéreuse (*la pomme de terre, quoi*) pour en confectionner d’élégants et chaleureux bâtonnets longilignes dorés (*des frites, quoi*), cuits selon la pure tradition belge (1). Elle oeuvre au « Gone With the Fries », une petite baraque située à la borne 23 de Mulholland Drive et réaménagée en fritkot. Pourtant, sa vie est un électroencéphalogramme plat ; un sempiternel recommencement de gestes rituels qu‘elle reproduit mécaniquement chaque jour, faisant naître en elle toute série de lancinantes questions existentielles. Mais cette monotonie est brisée le jour où elle découvre que Syl, sous l’influence de deux amis, Bruce et Arnold, est devenu accro à la cocaïne et a abandonné le lycée. Au comble du désarroi, elle cherche à rassembler tous les fonds dont elle dispose pour sortir son fils, sa bataille, de cet enfer et lui payer le traitement qui le sauvera de son addiction. Mais tout cela coûte très cher, c’est pourquoi, tentée par le commerce de la chair, Jane se rend au « Fair Bitch Project », l’un des bordels les plus branchés de Los Angeles où elle fait la connaissance de David Lunch, un proxénète respecté aux méthodes peu orthodoxes, qui s’éprend d’elle et lui envoie les clients les plus fortunés. Avec une conscience professionnelle et une rage de battante, elle se sacrifie corps et âme face aux désirs sordides de ses clients. Tant et si bien que ses besoins pécuniaires sont rapidement satisfaits. Mais sa morosité d’antan la regagne à nouveau et un soir, dans un accès de folie, elle égorge David dans sa cuisine, alors qu’il la raccompagnait chez elle. En état de choc, elle laisse un mot et de l’argent à l’attention de Syl, puis rejoint le « Gone With the Fries » où elle prépare religieusement ses ultimes frites qu’elle apporte au commissariat le plus proche où elle se dénonce. Après trois mois de cure, Syl retrouve le droit chemin et, lors d’une visite à sa mère, condamnée à la prison à vie, il lui promet de perpétuer son art culinaire et d’élever la pomme de terre au rang des plus grands produits de luxe. Aux clients qui afflueront au « Gone With the Fries », il ne se lassera jamais de conter le destin de Jane Dyleman et, après des années de recherches, il créera une nouvelle variété (Solanum tuberosum dielmanum) en hommage à celle-ci, dont les spécialistes ne pourront rien dire, si ce n’est « Dieu que c’est beau… »
Bien évidemment, la réalisatrice est consciente que la durée de son
film aura un impact considérable sur son exploitation en salles. Elle
parvint à en retrancher 54 minutes en usant d’un procédé fondamental
qu’elle n’avait pas songé à exploiter dans son œuvre originale et qui,
pourtant, évite de distiller l’ennui dans le chef du spectateur :
l’ellipse. Martha Cleankan avoue dans une interview réalisée par la
revue Cinéphages qu’elle n’y avait pas pensé tout de suite : « Au
départ, je pensais qu’il suffisait de filmer une longue scène en 8
images/seconde pour ainsi créer un effet d’accéléré qui aurait raccourci
la scène mais lors de la projection, je me suis rendu compte que cela
créait un effet burlesque en total contrepoint avec la gravité du sujet
et l’ambiance dramatique du film… J’ai alors choisi purement et
simplement de tronquer certaines scènes. » Ainsi, la scène où la
protagoniste effectue sa toilette dans sa salle de bains passe de 24
minutes à 7 minutes ; celle où elle épluche ses pommes de terre pour le
repas du soir de 47 minutes à 31 minutes et celle où elle descend ses
poubelles de 16 minutes à 9 minutes. Toutes ces ellipses permettent
donc à l’intrigue de ne pas s’essouffler et de garder un certain rythme
(assez relatif, admettons-le…).
Cleankan a également retravaillé la psychologie de son personnage et
ne cache pas avoir été très influencée par l’un des grands chefs-d’œuvre
de Martin Scorsese : « Par rapport à la version belge, je voulais
que le spectateur perçoive une véritable évolution dans le cheminement
de mon personnage : comme Travis Bickle dans Taxi Driver, je
voulais que d’un statut de personnage passif, Jane devienne active,
qu’elle ne soit plus phagocytée par un quotidien aliénant. Comme le
héros de Scorsese, après une remise en question, elle se transforme en
quelque sorte en ange salvateur : elle est prête à se sacrifier pour le
bien d’autrui – en l’occurrence son fils. Mon but était vraiment de la
décloisonner de cet enfermement psychologique et oppressant de la
version belge. » De fait, Cleankan parvient à ouvrir ses
personnages sur le monde extérieur, tout en préservant le caractère
schizophrénique de sa protagoniste (mère au foyer/prostituée), en jouant
sur les différents espaces (intérieur/extérieur). Cette ouverture se
marque également dans sa manière de filmer beaucoup plus audacieuse :
elle abandonne le plan fixe au profit de plans mobiles, tournés soit en
Steadicam soit caméra à l’épaule afin de suivre au plus près le
personnage, de manière quasi synesthésique, quitte à bousculer le
spectateur dans sa vision. Les frères Sardine se réapproprieront ce
procédé et en feront leur marque de fabrique dans des films comme Le Mensonge (1996), Rosette de Lyon (1999) ou leur récente Vieille Femme au déambulateur (2011), tous trois primés au Festival de Cannes.
Ainsi, le personnage de Jane acquiert une épaisseur qu’il n’avait pas
à l’origine. Or Cleankan sait qu’elle ne peut pas se permettre la
moindre ambiguïté : si elle souhaite faire adhérer les Américains à son
film, celui-ci doit présenter un manichéisme manifeste. Ainsi, le Bien
et le Mal trouvent leurs parfaites incarnations dans les personnages
respectifs de Jane et de David. Par ailleurs, la réalisatrice accentue
le lien empathique entre le personnage et le spectateur en dotant son
héroïne d’une capacité d’introspection totalement absente auparavant.
Pour cela, elle a recours à l’usage d'une voix off, qui
ressasse les mêmes questionnements de Jane tout au long du film,
questionnements existentiels sur l’amour, sur sa place dans la société
et témoignant de sa difficulté à être et à s’affirmer : « Qui ose dire qu’il peut m’apprendre les sentiments ? » ; « De quel côté sont donc les bons ou les méchants ? ; « Que reste-t-il des idéaux sous la mitraille ? ». Questions face auxquelles elle est à l’évidence bien impuissante : « Je ne peux pas, je ne sais pas, et je reste plantée là »…
Ce constat-leitmotiv reviendra à 7 reprises durant toute la première
partie du film, avant le tournant de celui-ci servant de catalyseur à la
quête rédemptrice de l’héroïne. Cette intériorité sera moins marquée
dans la seconde partie pour davantage faire place à l’action, aux gestes
constituant le dispositif salvateur de Jane jusqu’à l’apothéose de son
crime.
Après ces quelques paragraphes, force est de constater que ce Jane Dyleman est
une mine inépuisable d’informations pour quiconque s’intéresse un peu
au cinéma. Néanmoins, l’exercice de l’analyse recèle ce grand danger,
qu’il risque, au fil de son développement, de perdre en cours de route
de nombreux lecteurs, soit rebutés purement et simplement par le film
lui-même, soit désabusés face à un tel embrouillamini de constatations
toutes plus capillotractées les unes que les autres. C'est pourquoi le
temps d’une petite conclusion nous semble ici des plus opportuns : en
choisissant l’option de l’auto-remake, Martha Cleankan offre donc à son
public un film plus accessible de par sa facture plus classique, ce qui
prouve donc la polyvalence de son talent, capable de passer de
l’expérimental au film (presque) commercial. Néanmoins, elle pèche par
excès de perfectionnisme et, à trop vouloir toucher le public par son
histoire – belle en effet, mais loin d’être révolutionnaire –, elle en
délaisse un peu la forme qui témoigne de certaines maladresses. Mais une
chose est sûre : ces deux œuvres – qui ne peuvent être vues
indépendamment l’une de l’autre – contiennent en germe de très bonnes
idées que cette jeune cinéaste en devenir se devra d’exploiter à bon
escient par la suite si elle souhaite à la fois se faire plaisir, mais
aussi intéresser le spectateur. Toutes les cartes sont entre ses mains…
Anecdote
Si la paire de ciseaux ne posait aucun problème comme arme du crime
dans la version belge, les producteurs américains exigèrent de Cleankan
qu’elle opte pour un autre objet car, selon eux, la référence au Crime était presque parfait de Hitchcock était trop évidente. D’où le choix du hachoir, moins féminin et plus violent…
Note
(1) La cuisson des frites "à la belge" consiste en un premier pochage
des bâtonnets durant 7 minutes dans de la graisse de bœuf à 170°C puis,
après quelques minutes au repos, ceux-ci sont plongés une seconde fois
dans la même graisse durant 2 minutes à une température de 180°C. (Merci
Wikipédia!)
Rédigé par Gwendo.
Montage video par Diana.

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