vendredi 15 mars 2013

De "Jeanne Dielman" à "Jane Dyleman" ou l'histoire d'un auto-remake à l'américaine


Au milieu des années 70, décennie iconoclaste par excellence, le public découvrait sur les écrans, dans un mélange de consternation, d’effroi ( ?) et de fascination deux ovnis issus du plat pays qui est le nôtre : Extase de fosse (1974) de Tanguy Zano et Jeanne Dielman 23 Quai du Commerce 1080 Bruxelles (1975) de Martha Cleankan qui, pour une raison inconnue, choisit le pseudonyme de Chantal Akerman – en Europe du moins.
Deux expériences troublantes que chaque réalisateur chercha à réitérer, chacun à sa manière, de l’autre côté de l’Atlantique. Malheureusement, Extase de fosse, par son propos scabreux et son traitement esthétique poético-trash, ne parvint pas à s’attirer les faveurs des producteurs qui restèrent totalement hermétiques à cette funeste passion charnelle liant un jeune homme à sa truie.


Seul David O. Zynick  fut interpellé par cette œuvre atypique et proposa à Zano de repenser son film sous la forme d’une comédie musicale intitulée My Best Friend is a Pig, où la relation entre l’homme et sa truie serait déclinée non plus sur le mode de l’amour mais sur celui d’une amitié très forte, laquelle trouverait sa plus parfaite expression lors de nombreux passages chantés et dansés. Face à tant d’incompréhension, Zano refusa et se jura de ne plus toucher un script ou une caméra.  Aux dernières nouvelles, il vivrait dans une ferme isolée du Brabant wallon, en parfaite harmonie avec ses animaux.

Jeanne Dielman et sa réalisatrice eurent la chance, elles, de connaître une tout autre destinée. Cinq ans après sa version belge, Martha Cleankan part pour les États-Unis où elle souhaite réaliser elle-même le remake de son propre film ; démarche qui inspirera quelque 25 ans plus tard  Michael Haneke, avec son dérangeant mais non moins culte Funny Games. La jeune réalisatrice, quand elle prit cette décision, était probablement loin de se douter qu’elle se lançait à corps perdu dans une véritable gageure ! D’abord confrontée, elle aussi, aux réticences des producteurs, elle parvint pourtant, par la technique des «  trois B » (Bagout, Bonne volonté, Belgitude), à les persuader de l’intérêt de cette expérience. L’œuvre qui en résulte est des plus intéressantes dans la mesure où elle permit de repenser les théories de la réception ainsi que les clichés liés aux différences de cultures.

En effet, peu sûre que le public américain soit réceptif au caractère expérimental de son film original – notamment au niveau de la temporalité et de son usage excessif du plan-séquence –, Cleankan dut s’adapter en conséquence et adopter d’autres partis pris esthétiques et formels. Elle décida de suivre plus ou moins la même trame que l’œuvre originelle, la situant dans un nouveau cadre spatio-temporel et optant pour une mise en scène moins épurée, davantage centrée sur les effets et l’aspect narratif et émotionnel. Jeanne Dielman "s'américanise" donc et devient Jane Dyleman 23 Mulholland Drive, L.A.

Jane Dyleman, une jeune veuve, vit avec son fils Sylvester ("Syl") dans un petit appartement de Dark Blue Town, l’un des petits quartiers de la banlieue nord de Los Angeles. Sa vie de femme au foyer se réduit uniquement à MCM (Ménage, Cuisine, Marché). Elle subvient à leurs besoins à tous deux grâce à son don inné dans l’art de travailler la morelle tubéreuse (*la pomme de terre, quoi*) pour en confectionner d’élégants et chaleureux bâtonnets longilignes dorés (*des frites, quoi*), cuits selon la pure tradition belge (1). Elle oeuvre au « Gone With the Fries », une petite baraque située à la borne 23 de Mulholland Drive et réaménagée en fritkot. Pourtant, sa vie est un électroencéphalogramme plat ; un sempiternel recommencement de gestes rituels qu‘elle reproduit mécaniquement chaque jour, faisant naître en elle toute série de lancinantes questions existentielles. Mais cette monotonie est brisée le jour où elle découvre que Syl, sous l’influence de deux amis, Bruce et Arnold, est devenu accro à la cocaïne et a abandonné le lycée. Au comble du désarroi, elle cherche à rassembler tous les fonds dont elle dispose pour sortir son fils, sa bataille, de cet enfer et lui payer le traitement qui le sauvera de son addiction. Mais tout cela coûte très cher, c’est pourquoi, tentée par le commerce de la chair, Jane  se rend au « Fair Bitch Project », l’un des bordels les plus branchés de Los Angeles où elle fait la connaissance de David Lunch, un proxénète respecté aux méthodes peu orthodoxes, qui s’éprend d’elle et lui envoie les clients les plus fortunés. Avec une conscience professionnelle et une rage de battante, elle se sacrifie corps et âme face aux désirs sordides de ses clients. Tant et si bien que ses besoins pécuniaires sont rapidement satisfaits. Mais sa morosité d’antan la regagne à nouveau et un soir, dans un accès de folie, elle égorge David dans sa cuisine, alors qu’il la raccompagnait chez elle. En état de choc, elle laisse un mot et de l’argent à l’attention de Syl, puis rejoint le « Gone With the Fries » où elle prépare religieusement ses ultimes frites qu’elle apporte au commissariat le plus proche où elle se dénonce.  Après trois mois de cure, Syl retrouve le droit chemin et, lors d’une visite à sa mère, condamnée à la prison à vie, il lui promet de perpétuer son art culinaire et d’élever la pomme de terre au rang des plus grands produits de luxe. Aux clients qui afflueront au « Gone With the Fries », il ne se lassera jamais de conter le destin de Jane Dyleman et, après des années de recherches, il créera une nouvelle variété (Solanum tuberosum dielmanum) en hommage à celle-ci, dont les spécialistes ne pourront rien dire, si ce n’est « Dieu que c’est beau… »

Bien évidemment, la réalisatrice est consciente que la durée de son film aura un impact considérable sur son exploitation en salles. Elle parvint à en retrancher 54 minutes en usant d’un procédé fondamental qu’elle n’avait pas songé à exploiter dans son œuvre originale et qui, pourtant, évite de distiller l’ennui dans le chef du spectateur : l’ellipse. Martha Cleankan avoue dans une interview réalisée par la revue Cinéphages qu’elle n’y avait pas pensé tout de suite : « Au départ, je pensais qu’il suffisait de filmer une longue scène en 8 images/seconde pour ainsi créer un effet d’accéléré qui aurait raccourci la scène mais lors de la projection, je me suis rendu compte que cela créait un effet burlesque en total contrepoint avec la gravité du sujet et l’ambiance dramatique du film… J’ai alors choisi purement et simplement de tronquer certaines scènes. » Ainsi, la scène où la protagoniste effectue sa toilette dans sa salle de bains passe de 24 minutes à 7 minutes ; celle où elle épluche ses pommes de terre pour le repas du soir de 47 minutes à 31 minutes et celle où elle descend ses poubelles de 16 minutes à 9 minutes.  Toutes ces ellipses permettent donc à l’intrigue de ne pas s’essouffler et de garder un certain rythme (assez relatif, admettons-le…).

Cleankan a également retravaillé la psychologie de son personnage et ne cache pas avoir été très influencée par l’un des grands chefs-d’œuvre de Martin Scorsese : « Par rapport à la version belge, je voulais que le spectateur perçoive une véritable évolution dans le cheminement de mon personnage : comme Travis Bickle dans Taxi Driver, je voulais que d’un statut de personnage passif, Jane devienne active, qu’elle ne soit plus phagocytée par un quotidien aliénant.  Comme le héros de Scorsese, après une remise en question, elle se transforme en quelque sorte en ange salvateur : elle est prête à se sacrifier pour le bien d’autrui – en l’occurrence son fils. Mon but était vraiment de la décloisonner de cet enfermement psychologique et oppressant de la version belge. » De fait, Cleankan parvient à ouvrir ses personnages sur le monde extérieur, tout en préservant le caractère schizophrénique de sa protagoniste (mère au foyer/prostituée), en jouant sur les différents espaces (intérieur/extérieur). Cette ouverture se marque également dans sa manière de filmer beaucoup plus audacieuse : elle abandonne le plan fixe au profit de plans mobiles, tournés soit en Steadicam soit caméra à l’épaule afin de suivre au plus près le personnage, de manière quasi synesthésique, quitte à  bousculer le spectateur dans sa vision. Les frères Sardine se réapproprieront ce procédé et en feront leur marque de fabrique dans des films comme Le Mensonge (1996), Rosette de Lyon (1999) ou leur récente Vieille Femme au déambulateur (2011), tous trois primés au Festival de Cannes.

Ainsi, le personnage de Jane acquiert une épaisseur qu’il n’avait pas à l’origine. Or Cleankan sait qu’elle ne peut pas se permettre la moindre ambiguïté : si elle souhaite faire adhérer les Américains à son film, celui-ci doit présenter un manichéisme manifeste. Ainsi, le Bien et le Mal trouvent leurs parfaites incarnations dans les personnages respectifs de Jane et de David. Par ailleurs, la réalisatrice accentue le lien empathique entre le personnage et le spectateur en dotant son héroïne d’une capacité d’introspection totalement absente auparavant. Pour cela, elle a recours à l’usage d'une voix off, qui ressasse les mêmes questionnements de Jane tout au long du film, questionnements existentiels sur l’amour, sur sa place dans la société et témoignant de sa difficulté à être et à s’affirmer : « Qui ose dire qu’il peut m’apprendre les sentiments ? » ;  « De quel côté sont donc les bons ou les méchants ? ; « Que reste-t-il des idéaux sous la mitraille ? ». Questions face auxquelles elle est à l’évidence bien impuissante : « Je ne peux pas, je ne sais pas, et je reste plantée là »
Ce constat-leitmotiv reviendra à 7 reprises durant toute la première partie du film, avant le tournant de celui-ci servant de catalyseur à la quête rédemptrice de l’héroïne. Cette intériorité sera moins marquée dans la seconde partie pour davantage faire place à l’action, aux gestes constituant le dispositif salvateur de Jane jusqu’à l’apothéose de son crime.



Après ces quelques paragraphes, force est de constater que ce Jane Dyleman  est une mine inépuisable d’informations pour quiconque s’intéresse un peu au cinéma. Néanmoins, l’exercice de l’analyse recèle ce grand danger, qu’il risque, au fil de son développement, de perdre en cours de route de nombreux lecteurs, soit rebutés purement et simplement par le film lui-même, soit désabusés face à un tel embrouillamini de constatations toutes plus capillotractées les unes que les autres. C'est pourquoi le temps d’une  petite conclusion nous semble ici des plus opportuns : en choisissant l’option de l’auto-remake, Martha Cleankan offre donc à son public un film plus accessible de par sa facture plus classique, ce qui prouve donc la polyvalence de son talent, capable de passer de l’expérimental au film (presque) commercial. Néanmoins, elle pèche par excès de perfectionnisme et, à trop vouloir toucher le public par son histoire – belle en effet, mais loin d’être révolutionnaire –, elle en délaisse un peu la forme qui témoigne de certaines maladresses. Mais une chose est sûre : ces deux œuvres – qui ne peuvent être vues indépendamment l’une de l’autre – contiennent en germe de très bonnes idées que cette jeune cinéaste en devenir se devra d’exploiter à bon escient par la suite si elle souhaite à la fois se faire plaisir, mais aussi intéresser le spectateur. Toutes les cartes sont entre ses mains…


Anecdote
Si la paire de ciseaux ne posait aucun problème comme arme du crime dans la version belge, les producteurs américains exigèrent de Cleankan qu’elle opte pour un autre objet car, selon eux, la référence au Crime était presque parfait de Hitchcock était trop évidente. D’où le choix du hachoir, moins féminin et plus violent…

Note
(1) La cuisson des frites "à la belge" consiste en un premier pochage des bâtonnets durant 7 minutes dans de la graisse de bœuf à 170°C puis, après quelques minutes au repos, ceux-ci sont plongés une seconde fois dans la même graisse durant 2 minutes à une température de 180°C. (Merci Wikipédia!)

Rédigé par Gwendo.
Montage video par Diana.

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