mardi 19 mars 2013

Dictionnaire parodique 3 : Che-linh et Juh-lee vont en bateau.

Che-linh et Juh-lee vont en bateau  (Jack Riz-Viêt, 1953)
[Titre original détourné : Céline et Julie vont en bateau, Jacques Rivette (1974)]

Ce film coréen de plus de 4 heures et composé de deux plans-séquences fut tourné dans des conditions extrêmement difficiles pour les deux acteurs sur qui reposait l’ensemble du film.  À notre connaissance, il s’agit là pour le Pays du Matin calme de l’unique tentative (hélas avortée) d’un cinéma politiquement engagé.

1953. Alors que la guerre de Corée touche à son paroxysme ; les deux états dont les régimes politiques se situent aux antipodes l’un de l’autre décident de mettre un terme au conflit qui les déchire en envoyant chacun un émissaire – Che-linh pour la Corée du Nord et Juh-lee pour la Corée du Sud – dont les qualités tant diplomatiques que stratégiques ou encore communicationnelles ont été officiellement reconnues.
Au cours d’une joute oratoire censée marquer d’une pierre blanche l’histoire et le destin du pays, chacun devra défendre le système politique de son propre pays et trouver des arguments suffisamment convaincants pour déstabiliser l’adversaire. Au terme de ce duel verbal, l’état perdant devra accepter de s’aligner sur le régime politique de son opposant. Le lieu de l’affrontement est désigné dans une zone neutre, en pleine mer du Japon, au large des îles Ulleung-do et Dok-do’.  Les deux jouteurs embarquent donc à bord d’un Simoun 445, accompagnés d’un cameraman par le relais duquel l’échange sera retransmis et analysé sur la terre ferme par un jury impartial, issu d’une part de la Russie, d’autre part des États-Unis. S’engage alors une lutte sans merci, où totalitarisme et démocratie s’entrechoquent sans le moindre égard. Après plus de quatre heures de circonvolutions et de tergiversations en tous genres, Che-linh et Juh-lee doivent se rendre à l’évidence qu’ils sont incapables de se démarquer l’un de l’autre et que  l’issue de leur débat ne peut déboucher que sur une malheureuse aporie.  D’un accord tacite, ils se débarrassent du cameraman qui a continué de filmer leurs égarements et autres atermoiements. Ils feignent ensuite de s’entre-tuer en se jetant tous deux à la mer. Révolté par tant de lâcheté, le jury délaisse le rôle qui lui était dévolu et abandonne la Corée du Nord et la Corée du Sud à leur  propre sort…

Le film est resté inachevé suite à la désertion réelle des deux acteurs du lieu du tournage. Craignant d’aboutir à une conclusion qu’il risquerait de ne pas assumer, le réalisateur a préféré signer son film sous un pseudonyme (Jack Riz-Viêt). Se référant à Umberto Eco et à sa poétique de « l’œuvre ouverte », il revendique la non-clôture de son œuvre comme un geste délibéré, s’adressant à l’intelligence de ses spectateurs et à leur libre interprétation. Cet argument fut jugé peu satisfaisant et le film sombra vite dans les limbes de l’oubli. Le seul fait notable qui en découla fut, entre l’hiver 1953 et le printemps 1957, une vague importante de « boat-people » issus de la Corée du Nord vers le Japon (telle est en effet la véritable origine du phénomène). Suite à ce fiasco « artistico-politique », la Corée est, depuis de nombreuses décennies, toujours divisée en deux Etats, aux convictions toujours aussi antinomiques. 

Rédigé par Gwendo.
Affiche par Diana.

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