Che-linh et Juh-lee vont en bateau (Jack Riz-Viêt, 1953)
[Titre original détourné : Céline et Julie vont en bateau, Jacques Rivette (1974)]
Ce film coréen de plus de 4 heures et composé de deux
plans-séquences fut tourné dans des conditions extrêmement difficiles
pour les deux acteurs sur qui reposait l’ensemble du film. À notre
connaissance, il s’agit là pour le Pays du Matin calme de l’unique
tentative (hélas avortée) d’un cinéma politiquement engagé.
1953. Alors que la guerre de Corée touche à son paroxysme ; les deux
états dont les régimes politiques se situent aux antipodes l’un de
l’autre décident de mettre un terme au conflit qui les déchire en
envoyant chacun un émissaire – Che-linh pour la Corée du Nord et Juh-lee
pour la Corée du Sud – dont les qualités tant diplomatiques que
stratégiques ou encore communicationnelles ont été officiellement
reconnues.
Au cours d’une joute oratoire censée marquer d’une pierre
blanche l’histoire et le destin du pays, chacun devra défendre le
système politique de son propre pays et trouver des arguments
suffisamment convaincants pour déstabiliser l’adversaire. Au terme de ce
duel verbal, l’état perdant devra accepter de s’aligner sur le régime
politique de son opposant. Le lieu de l’affrontement est désigné dans
une zone neutre, en pleine mer du Japon, au large des îles Ulleung-do et
Dok-do’. Les deux jouteurs embarquent donc à bord d’un Simoun 445,
accompagnés d’un cameraman par le relais duquel l’échange sera
retransmis et analysé sur la terre ferme par un jury impartial, issu
d’une part de la Russie, d’autre part des États-Unis. S’engage alors une
lutte sans merci, où totalitarisme et démocratie s’entrechoquent sans
le moindre égard. Après plus de quatre heures de circonvolutions et de
tergiversations en tous genres, Che-linh et Juh-lee doivent se rendre à
l’évidence qu’ils sont incapables de se démarquer l’un de l’autre et que
l’issue de leur débat ne peut déboucher que sur une malheureuse
aporie. D’un accord tacite, ils se débarrassent du cameraman qui a
continué de filmer leurs égarements et autres atermoiements. Ils
feignent ensuite de s’entre-tuer en se jetant tous deux à la mer.
Révolté par tant de lâcheté, le jury délaisse le rôle qui lui était
dévolu et abandonne la Corée du Nord et la Corée du Sud à leur propre
sort…
Le film est resté inachevé suite à la désertion réelle des deux
acteurs du lieu du tournage. Craignant d’aboutir à une conclusion qu’il
risquerait de ne pas assumer, le réalisateur a préféré signer son film
sous un pseudonyme (Jack Riz-Viêt). Se référant à Umberto Eco et à sa
poétique de « l’œuvre ouverte », il revendique la non-clôture
de son œuvre comme un geste délibéré, s’adressant à l’intelligence de
ses spectateurs et à leur libre interprétation. Cet argument fut jugé
peu satisfaisant et le film sombra vite dans les limbes de l’oubli. Le
seul fait notable qui en découla fut, entre l’hiver 1953 et le printemps
1957, une vague importante de « boat-people » issus de la Corée du Nord
vers le Japon (telle est en effet la véritable origine du phénomène).
Suite à ce fiasco « artistico-politique », la Corée est, depuis de
nombreuses décennies, toujours divisée en deux Etats, aux convictions
toujours aussi antinomiques.
Rédigé par Gwendo.
Affiche par Diana.

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