samedi 16 mars 2013

Le néoréalisme et le cas "Rocco Siffredi et ses frères"


[Titre original détourné : Rocco et ses frères, Luchino Visconti, 1960 (Rocco e i suoi fratelli)]

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, comme nombre de pays, l’Italie se retrouve désabusée, en proie à la misère, avec un seul but : se reconstruire. C’est dans ce contexte peu glorieux que s’opère une véritable révolution cinématographique qui bouleverse les règles et les codes habituels et que l'on connaît sous le nom de "néoréalisme". Délaissant la fiction pure au profit du constat social, celui-ci affirme une nette volonté de mettre en scène la réalité de son époque, sans artifice, de manière quasi documentaire. Dénonçant les méfaits de la guerre et ses conséquences sur la population civile, il souhaite ouvrir les yeux des autorités sur la misère ambiante et entend défendre la cause des humbles et des innocents. Ce courant, bien qu’éphémère (début des années 40 – milieu des années 50), verra émerger plusieurs cinéastes marquants, véritables hérauts de leur temps, ainsi que de nombreux chefs-d’œuvre, parmi lesquels : Le Riz de ma mère (Giuseppe Di Pastis, 1948), Chicha (Vittorino Di Seca, 1946) ou encore Paysans (Roberto Grissini, 1946). Il sera l'un des points de départ de la Nouvelle Vogue en France et l'on retrouvera également son influence dans un cinéma plus contemporain, notamment celui de Ken Louche ou encore celui des frères Sardine.


Or certains de ces monuments incontestés du Septième Art ont connu une genèse difficile, et souvent méconnue. Prenons pour exemple Le Voleur de bicyclette (1948) dont le projet initial, totalement différent, aurait dû s’intituler Le Kidnappeur de tandem. Malheureusement, faute de moyens, Vittorino Di Seca dut abandonner cette idée jugée trop ambitieuse et réduire son film à une intrigue plus modeste. De même, si Rome, ville ouverte (1945) est devenu le film incontournable que l’on sait, le volet qui le précède – Rome, ville entr’ouverte (1943), du trop sous-estimé Rossano Robertini –, sans lequel il n’aurait jamais pu voir le jour, a totalement été occulté. D'ailleurs, si l'on en croit la rumeur, la seule et unique copie dudit film aurait été détruite à la fin du régime mussolinien. Depuis, les mauvaises langues prétendent que le film et son auteur n’auraient jamais existé… Mauvaise foi ? Légende ? Le mystère demeure entier.

C’est donc au sein de ce foisonnement artistique et de ces préoccupations sociales qu’apparaît sur le devant de la scène un certain Luciano Biscotto, un jeune réalisateur encore inconnu. Figure peu prolifique mais non moins importante, il réalise son premier film, La terre branle, en 1948. Il y met en scène une nature anthropomorphe métaphorisant les désirs humains dans tout ce qu’ils ont de violent et de déchirant. Ce film contient en germe ses thématiques de prédilection et son goût pour la frontalité et la provocation. Mais c’est surtout son second film, Rocco Siffredi et ses frères (1959), qui lui vaudra sa renommée mondiale et sa réputation sulfureuse. Marquant un tournant dans l’histoire du cinéma italien, il fut en effet le premier à oser mêler érotisme et étude sociologique. Personne depuis n’a osé réitérer l’expérience. Voici, en quelques mots – et sans trop déflorer l’intrigue –, de quoi il retourne :

Italie, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Comme beaucoup de familles, les Siffredi, fabricants de pipes artisanales depuis cinq générations, sont victimes de la récession et de la pauvreté qui sévissent dans le pays. Si l'aîné, Vincenzo, s'est enlisé prématurément dans un mariage stérile, Rocco et ses trois autres frères comptent bien jouir de leur jeunesse avant qu'elle ne se flétrisse. C'est donc en compagnie de prostituées et de dealers de seconde zone qu'ils découvrent, au gré de leurs errances, une faune noctambule qui les mène jusqu'à la "Commare Secca", une boîte de nuit où de jeunes hommes vendent leur corps pour subvenir à leurs besoins. Bien vite, les mensurations avantageuses de Rocco lui font perdre toute notion de réalité et l'entraînent dans une spirale infernale de sexe et de déchéance. Eccattone, un maquereau sans scrupule, tombe sous le charme de Rocco et le prend sous son aile. Mais le jeune homme ignore qu’un vicieux engrenage s'est mis en route et que rien ne pourra l'arrêter...

Réservé à un public averti en raison de son réalisme exacerbé et de sa violence implicite, le film connaît pourtant un grand succès. Mais Biscotto s’insurge et dénonce le caractère factice de cette œuvre qu’il ne reconnaît pas comme sienne. Et pour cause : victime de la censure, il s’est vu contraint de modifier toute la seconde partie de son film et d’en retrancher les passages jugés obscènes et susceptibles de porter atteinte aux bonnes mœurs.

Néanmoins, les critiques réservent à cette version « épurée » un accueil enthousiaste. Daniel Tocsin-du-Mortier soulignera d’ailleurs que « l’improvisation complète et la sauvagerie des acteurs non-professionnels relèvent du miracle et font presque oublier la glaucité du scénario. »  Henri Chéquier, lui, fera l’éloge de la finesse et de la pudeur du cinéaste dans « son traitement du désir sexuel qui, loin d’être scabreux, est vu ici comme un cheminement vers la perfection et l’accomplissement total de l’être, jusqu’à sa propre dissolution. »

Dépité par le carcan moralisateur dans lequel est enfermé son film, Biscotto décide de mettre un terme à ses ambitions artistiques. Il faudra attendre la fin des années 70 pour que souffle un vent de liberté sur le paysage cinématographique et que celui-ci puisse s’affirmer et refouler toutes les limites imposées par le soi-disant « bon goût ». C’est notamment grâce à des œuvres comme Litchi mécanique (John Kubik, 1971), Le Dernier Casatchok à Paris (Bernhardt Bertolovic, 1972) ou encore Le Pire des sens (Nagisa Ozatu, 1976) que Rocco Siffredi et ses frères – Director’s cut  put ressortir en salles, dans sa version longue, et non-censurée donc. Néanmoins, au vu de son contenu particulièrement explicite et dérangeant, il ne circulera qu’un nombre limité de copies, sur un circuit extrêmement restreint. En voici la teneur (âmes sensibles, s’abstenir) :

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Italie est ravagée par la vermine, les vols, les viols et les meurtres. La famille Siffredi, jadis détentrice d'une grande chaîne de sex-shops, connaît elle aussi la crise et se voit contrainte de revenir à l'artisanat prôné par ses ancêtres : la fabrication de pipes dans du bois de chêne. Or Rocco, être ambitieux et généreusement membré, ne l'entend pas de cette oreille. Avec ses frères, il se lance dans d'interminables virées nocturnes où il côtoie une faune inqualifiable de dealers et de prostituées. Jusqu'au jour où il découvre la "Commare Secca", une boîte porno hardcore où de jeunes hommes vendent leur corps pour subvenir à leurs besoins. Tout n'est alors que succession de partouzes et de gang bangs outranciers où le vice et la perversion des clients ne connaissent aucune limite. Bien vite, les mensurations avantageuses de Rocco lui font perdre toute notion de réalité et l'entraînent dans une spirale infernale de sexe et de déchéance. Un jour survient le drame : au cours d'une séance d'onanisme collectif, Rocco accomplit le geste fatal qui scellera définitivement son déclin : un auto-fist-fucking mal lubrifié lui cloue irrémédiablement le poing au creux de son séant. Malgré des requêtes pressantes, il est confronté à l'impuissance de ses proches et des chirurgiens les plus renommés, et demeurera un insondable mystère pour la Fa-cul-té de Médecine. Il mourra à l'âge respectable de 94 ans. Ruiné, il optera pour l'incinération plutôt que pour le cercueil sur mesure.

Le film, classé X, devient culte dans les milieux underground. Andy Mariol songe même à en réaliser un remake avec son égérie Joe Dallessidio, élevé au rang de star grâce à la trilogie trash Flash, Dash et Myth. Le projet ne connaîtra malheureusement pas de suite. Figure obscure et incomprise, esprit dérangé, Luciano Biscotto décède prématurément à l’âge de 57 ans d’une rupture d’anévrisme, emportant avec lui bien des secrets…

Rédigé par Gwendo.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire